Son visage semblait grossièrement taillé. Les ravins de ses joues gravaient l'érosion lacrymale que sa trogne avait subie. Le front hachuré de gravité surplombe des sourcils déblayés. Les miséreux voient l'âge d'or à l'horizon de leur front leur provoquant des torticolis lorsque ceux-là cherchent trop le passé. Sa peau trahissait sa lourde existence d'homme, son épiderme corné apparaissait comme une mer où flottaient les pores, les poils épars de ses bras et quelques grains de beauté. Ses yeux arqués brillaient par ses pupilles brunes dont la couronne jaunie par l'alcool ornait le cristallin. Plus d'un vaisseau y avait éclaté ! Créant ainsi des fleuves de sang où les affluents ne manquaient pas ce qui n'était pas pour lui donner un masque plus empathique. Les cils avaient morflé. Si les arabes et les perses y voyaient une armée de l'amour, les siens étaient effeuillés, désarmés. Son nez busqué avait été cogné quelques fois, avec ses camarades de beuverie et deux ou trois badauds susceptibles. La légère bosse au sommet de l'os nasal témoignait de ses turpitudes, le cartilage avait été écrasé par leurs poings de salauds. Sa bouche décharnée n'arrivait qu'à grand peine à être plus pigmentée que le reste de sa face. La lèvre supérieure, courbée en son sommet, était plus fine que l'inférieure, découpée par d'infimes stries. Son ventre était bourrelé de peau, non pas qu'il fût épais, mais il l'eut été un jour et en portait la marque, quelle panse saillante ! Ses jambes minces ne manquaient pas de muscles. Elles l'ont portées partout, même engourdies par ses accès d'ébriété, celles-là ne cédaient pas aux pressions du grammage intraveineux. Ces gestes vigoureux laissaient entrevoir une force intrinsèque. Lorsqu'il empoignait quelque chose, ses muscles se ployaient comme les marteaux d'un piano sous une enveloppe pâle et défaite. Le trajet de ses côtes laissait penser qu'il était sapé, empli de douves et ses côtes flottantes semblaient harnachées au sternum. Malgré tout, ce corps affouillé ne manquait pas d'allure. Il dégageait presque un respect certain, une notion précaire dans la sphère où il chancelait chaque jour entre la souffrance et l'ennui, où de drôles de lurons côtoyaient des pontes désabusés. Avec son long manteau noir, il avait de la gueule. Cette gabardine lui servait à couvrir son corps émacié, ce corps de craie sur lequel le temps a éternué parfois. Il avait le teint laiteux et en était fier, il avait entendu dire que ça faisait chic, que seuls les nobles s'attachaient à gardeur cette pâleur au moyen d'une ombrelle. Mais il se dit qu'il aurait l'air d'un idiot avec pareil objet, que la rue ne lui pardonnerait pas ses excentricités. Le chic devait rester entre les murs, les siens étaient en sa conscience. Il aimait téléphoner aux ministères, non pas qu'il entretenait de solides relations dans le monde politique, mais il savait qu'il attendrait une voix au son de Wagner, de Bach ou de Beethoven. Il savait que les variations retentiraient encore et encore de longues minutes durant. Même s'il devait faire la manche deux jours, tous les regards qu'il avait dû essuyer s'évanouissaient au son des grands compositeurs.